Asseyez-vous. Servez-vous quelque chose — un thé, un Primus, peu importe, je ne juge pas, j’ai été ministre, j’ai vu pire dans les conseils. On va parler football, le vrai, celui qui se joue dans les intervalles et dans la tête, pas celui que vous croyez voir à la télé entre deux publicités pour des opérateurs téléphoniques qui n’ont jamais capté un seul ballon.

Mais avant tout, une consigne — la seule de la soirée. Ce texte n’est pas pour vous, lecteurs : il est trop tactique pour le salon. Que celui qui tombe sur cette page fasse une seule chose — qu’il la file directement à Desabre. C’est à lui que je parle. Je lui glisse ici, gratuitement, la recette pour préserver le rêve de cent millions d’âmes.

La Colombie. Les Cafeteros. On me les a vendus toute la semaine comme une symphonie sud-américaine, un orchestre où James Rodríguez tient la baguette et Luis Díaz court sur l’aile comme un gamin qui a volé une mangue. Très bien. Moi j’ai regardé l’orchestre, et j’ai vu une chose simple, une chose que Tolstoï aurait écrite en huit cents pages et que moi je vais vous dire en une : toutes les familles heureuses se ressemblent ; chaque défense malheureuse l’est à sa façon. Et la défense colombienne, mes frères, a sa petite façon bien à elle d’être malheureuse dès qu’on la fait reculer vite.

Le dispositif : on ne danse pas la cumbia avec eux

J’ai aligné un 4-4-2 qui se transforme en 4-4-2 — oui, vous avez bien lu, les deux fois, parce que le génie n’est pas dans le dessin, il est dans les distances. Beaucoup de mes confrères, ces poètes du tableau blanc, vous dessinent des 3-2-5 magnifiques qui finissent en 0-3 à la mi-temps. Moi je préfère un bloc laid qui gagne à une cathédrale qui prend l’eau.

L’idée tient en un mot : l’asphyxie polie. On ne va pas presser la Colombie haut comme des affamés — ce serait leur offrir les espaces qu’ils réclament en prière chaque soir. Non. On les invite. On leur tient la porte, on leur sourit, « entrez, entrez », et au moment précis où James lève la tête pour jouer entre les lignes — ce moment sacré, ce demi-temps où le numéro 10 croit qu’il est seul au monde — on referme la porte sur sa cheville gauche, celle qui vaut un quartier de Bogotá.

Concrètement : mes deux milieux centraux ne se quittent jamais des yeux, comme un vieux couple. L’un sort sur James, l’autre couvre le trou. Jamais les deux ensemble. Celui qui sort des deux ensemble, je le sors du terrain, et ensuite de ma vie.

Luis Díaz, ou l’art de défendre en lui offrant un miroir

Parlons de Díaz. Vitesse, percussion, un cœur gros comme la Sierra Nevada. Mais — et ici je murmure, approchez — il défend comme moi je fais le ménage : avec une grande conviction théorique et aucune exécution.

Donc on attaque par son côté. Systématiquement. Mon latéral monte, mon ailier fixe, et on transforme Luis Díaz en latéral colombien improvisé, ce qui revient à demander à Nabokov de réparer un carburateur : il a le vocabulaire, pas les outils. À chaque fois qu’il redescend en grommelant, c’est un mètre d’énergie qu’il ne mettra pas dans la transition. Et un attaquant fatigué, c’est un attaquant honnête. Enfin presque.

La transition : c’est là qu’on est Léopards et pas chats de gouttière

On ne va pas les dominer dans la possession, et tant mieux : la possession, c’est la consolation des équipes qui n’osent pas. Notre or, c’est la seconde où le ballon change de propriétaire. Colombie qui perd le cuir haut, et hop — Bakambu, Wissa, la verticalité, trois passes maximum, on traverse leur milieu pendant qu’ils sont encore en train de lever le bras pour réclamer une faute imaginaire. Les Sud-Américains réclament toujours. C’est culturel, c’est beau, et ça nous laisse trois secondes d’avance.

Ndaye Mulamba — paix à sa mémoire, il marquait en 1974 quand vos pères n’étaient même pas une rumeur — ne demandait pas la permission. Il prenait. Mes attaquants prennent.

Les coups de pied arrêtés : la prière du pauvre, exaucée

Et puis il y a le sale boulot, le travail du dimanche. La Colombie est petite dans les airs et grande dans l’ego, mauvaise combinaison. Chancel veille au grain ; chaque corner pour nous est une lettre d’amour qu’on adresse au deuxième poteau. On ne gagne pas toujours par la beauté. Parfois on gagne par un coude bien placé et un gardien qui regarde voler les anges. Hugo appelait ça la justice immanente. Moi j’appelle ça un corner bien travaillé le mardi à l’entraînement.

Le verdict du Coach

Alors, est-ce qu’on les bat ? Je ne suis pas devin, je suis tacticien — la différence, c’est que le devin a une excuse quand il se trompe. Ce que je vous dis, c’est ceci : si mes garçons tiennent les distances quatre-vingt-dix minutes, s’ils résistent à la tentation d’aller danser dans le camp adverse, s’ils se souviennent qu’on est un peuple qui a appris la patience à des écoles très dures — alors la Colombie sortira de ce match avec le café froid et la baguette de James cassée en deux.

Le football, comme la vie au Congo, ne récompense pas le plus doué. Il récompense celui qui est encore debout à la fin, qui sourit, et qui demande : « on remet ça ? »

Moi, j’ai déjà remis mon chapeau. À samedi.

— Coach na Beto, ancien sélectionneur, ancien ministre, mémoire vivante, mauvaise langue, pour BETO.